Tuesday, December 13, 2011
Thursday, November 24, 2011
Un édito signé Barbara Polla pour le numéro 3
Beyrouth in the Sky with Diamonds
Barbara Polla
Barbara Polla
Depuis toujours, Beyrouth la sublime veut le ciel, rien moins. Depuis le ciel, la ville brille comme un diamant au clair de terre. Depuis ce Sky là, on ne voit ni la misère, ni les divisions humaines : les dieux en savent quelque chose, qui ont choisi depuis le début d'habiter ces gratte-ciels sans tours que sont les nuages. Beyrouth fourmille de dieux qui préfèrent voir le chaos avec hauteur.
C'est de ces hauteurs-là que j'arrive
d'ailleurs, tout droit descendue du Sky.
En quittant l'aéroport, je roule le long de la mer ; sur la droite, les
premières indications routières disent : Sabra et Chatila. Choc mémoriel. Je me
dirige vers la ville, captant d'un même souffle la poussière des bords de
l'autoroute - une poussière qui semble à l'abandon -, et la grandeur passée de
Beyrouth, partout présente. Mais ce qui frappe avant tout le Suisse que je suis
- le Suisse qui vient visiter la Suisse du Moyen Orient - c'est la disparition
flagrante de la volonté d'unité, de l'impératif de paix, au profit de la
Furie.
Il me semble venir d'un Occident obsédé par la notion d'entité urbaine, qui recherche encore et toujours l'unité et où, même si l'échec est patent et les banlieues loin d'être intégrées dans le Grand Paris, cette volonté persiste... Beyrouth, elle, arbore ses divisions comme on arbore des diamants. La tentation disséminatrice est à son comble, la ville atomisée ; les Diamonds au coeur, les banlieues le plus loin possible. On cherche encore à recouvrir la ville d'un vernis de multiculturalité, on fait appel aux plus grands, Rafael Moneo, Jean Nouvel, mais le vernis ne tient pas. Pure cosmétique qui ne fait que souligner les irrémédiables divisions. Multipolaire, désolidarisée, Beyrouth se reflète au mieux dans le Sky ou encore dans les architectures d'un Bernard Khoury. Construire Beyrouth, encore, à défaut de la reconstruire. Marée vivante.
Il me semble venir d'un Occident obsédé par la notion d'entité urbaine, qui recherche encore et toujours l'unité et où, même si l'échec est patent et les banlieues loin d'être intégrées dans le Grand Paris, cette volonté persiste... Beyrouth, elle, arbore ses divisions comme on arbore des diamants. La tentation disséminatrice est à son comble, la ville atomisée ; les Diamonds au coeur, les banlieues le plus loin possible. On cherche encore à recouvrir la ville d'un vernis de multiculturalité, on fait appel aux plus grands, Rafael Moneo, Jean Nouvel, mais le vernis ne tient pas. Pure cosmétique qui ne fait que souligner les irrémédiables divisions. Multipolaire, désolidarisée, Beyrouth se reflète au mieux dans le Sky ou encore dans les architectures d'un Bernard Khoury. Construire Beyrouth, encore, à défaut de la reconstruire. Marée vivante.
Hauteurs divines
Beyrouth, fin 2011. À entendre les différents sons de cloches et les multiples tonalités vocales des muezzins qui couvrent les toits de la capitale à intervalles réguliers, on pourrait parfois croire qu'un petit paradis de l'amour inter-confessionnel flotte au dessus de nos têtes, empli d'anges barbus, de gays ailés et mal rasés, de martyrs en slips blancs pas nets et de vierges au nez refait, à la vulve épilée, aux lèvres botoxées et à l'anus blanchi. Ce ne sont pas les Archevêques, les Imams, les Patriarches, les Oulémas et autres administrateurs de la populace qui oseront vous dire le contraire. Ceux-là, ils adorent se rencontrer et se la raconter, tout sourire, au festival du couvre-chef pompier. Pour eux, tout va bien sous le ciel de Beyrouth, tant que les femmes se la ferment et surveillent la cuisson du gratin de macaroni à la cuisine. Et qu'on les laisse tranquillement faire commerce des biens-fonds communautaires. Quant à nous, braves mâles libanais qui sommes tous des frères nés sous un même ciel, si nous n'avons pas tous tiré le bon ticket à la loterie confessionnelle, nous n'en restons pas moins tous colocataires à la même adresse. La preuve s'affiche sur les images officielles bien polies de ce si joli centre-ville d'où émergent, dans des plans consécutifs, qui des clochers, qui des minarets. Toujours côte-à-côte, distincts, mais jamais à l'unisson. Au domaine de la spiritualité immobilière, la compétition règne. Dernier avatar de cette sourde guerre des édifices en érection : le rehaussement du clocher de la cathédrale Saint Georges sise à côté de l'omniprésente et haririenne mosquée Mohamad Al Amine. Alors, chouchou, qui a la plus grosse maintenant ?
En attendant de voir un jour tous ces monuments à la gloire de dieu jouir ensemble au-dessus des toits et projeter leurs bonnes paroles gluantes dans le ciel étoilé de Beyrouth, il faut pour l'instant se contenter de l'autre concours : celui de la plus grosse tour en béton armé.
Sur le front de mer, et bien que quasi inhabité hors des périodes de vacances des pays du Golfe, nos amies les grosses tours en béton armé font le bonheur de beaucoup de monde. Elles donnent du travail à quelques architectes - dont certains invités venus de loin - et aux entreprises de construction qui elles-mêmes font vivre nombre de sous-traitants des métiers du bâtiment. Sans compter les multiples décorateurs, designers, artisans du luxe et autres vendeurs de meubles et d'objets d'intérieur. Tout cela ne pourrait se faire sans les cohortes d'ouvriers du bâtiment originaires de l'arrière-pays syrien qui, Cedars aux lèvres et portable musical en poche crachant les voix d'inaudibles chanteurs de mariage, s'attèlent aux tâches manuelles avec l'enthousiasme qui sied à la noblesse de l'emploi. Il pourront toujours aller compléter leur maigre revenu en offrant - pour les plus mignons - une partie de leur anatomie à quelques amateurs de corps chauds, fermes et embaumés aux effluves de chemise nylon, direction rond-point Dora ou les sables de Ramlet le-Baida comme lieu de rencontre. On se plait évidement à imaginer que ce sont les enfants des propriétaires des grosses tours en béton armé qui se font défoncer le fion par des triques velues des prolétaires de la République Arabe Syrienne. Si si, tout là-haut, là-haut... aux derniers étages des duplex de 1000 m² avec vue sur Chypre, il peut parfois y avoir un peu de justice. Surtout s'il reste du sable du chantier au fond du caleçon du travailleur manuel.
Les parties de débauche du cul ne sont pas l'apanage des habitants occasionnels des appartements privés qui, de leur hauteur et de leur étalement sur le front de mer, niquent la vue sur la mer au reste des Beyrouthins - auxquels il ne reste décidément que le ciel pour y voir un peu plus loin. Toujours sur les toits de la capitale, un nombre de bar-clubs plus important chaque été se fait un autre type de concurrence effrénée. Certes, ce ne sont pas les endroits les plus chics, ni les plus hypes, ni les plus en hauteur, mais l'exhibitionnisme du pognon est un plaisir pour les yeux et une manne pour les serveurs. Il y fait bon ménage avec la consommation ostentatoire à l'orientale : brillante comme des diamants bien polis, étincelante comme des dents blanches bien alignées, lourde comme des implants silliconés XL, rehaussée sur des talons infinis et semelles compensées transparentes, accompagnée d'un je-ne-sais-quoi touchant de vacuité flasque. Pour les promoteurs des soirées ouvertes aux quatre vents, la compétition est rude pour attirer le gogo à chemise blanche + jeans + mocassins + cigare + carte platinium ainsi que la femelle en chasse de mâle bien membré du portefeuille qu'aucune combinaison coiffure-tenue-moulante-maquillage-chaussures n'effraie. Au bout du compte, ces nuits à ciel ouvert, alcoolisées et en musique, emplies de fesses frétillantes et de braguettes tendues, contribuent largement à la réputation internationale de Beyrouth : gaie, hédoniste, décomplexée, prodigue, sexuelle, jouissante et pleine de feux d'artifice.
Pourrait-on dès lors reprocher à nos frères moins bien nantis de vouloir aussi prendre part, à l'occasion, à l'ensemencement étincelant du ciel de Beyrouth ? Il y a longtemps que nous avons compris que le fusil d'assaut comme le RPG sont aux miliciens ce que la grue et la grosse tour en béton armé sont aux promoteurs immobilier, et ce que le clocher et le minaret sont aux fonctionnaires de sectes : une manière de mettre en avant sa mâlitude conquérante et son besoin de prouver aux autres qu'il a la plus grosse et la plus puissante. Hélas, concours de hauteurs, soirées sur toit et tirs de joie sont autant d'éjaculations infertiles de bandeurs mous. Et à celui qui pisse le plus loin, c'est toujours moi qui gagne.
Alexandre Medawar
Sunday, September 25, 2011
Sous les bombes
L’été. Putain de
saison. On ne sait jamais de quel côté le prendre ce salaud. Recto ou verso ?
Chaque côté à ses avantages et ses inconvénients. Inspection de détail, bruits
et odeurs à l’appui, d’un petit échantillon de poilus et d’épilées égaré à la
belle saison entre Tyr et Tripoli.
L’été est une période chaude et humide
du cycle de la vie libanaise. Les comportements de la faune locale ainsi que des
espèces migratrices qui viennent profiter d’un climat relativement tempéré lors
de l’estivage sont symptomatiques. Les mâles et les femelles sont à la parade,
dégageant tout leur potentiel de phéromones. La marmaille s’agite et couine.
Les esclaves importés d’Afrique de l’Est et du sous-continent indien
s’esquintent à la plage avec apathie à porter les sacs d’une main et à essuyer
la bave et les morves des petits singes d’une autre. Les hauts-lieux de la nuit
et de la bronzette sous alcoolpop’ sont combles. Les embouteillages sont à leur
paroxysme sur les axes conduisant aux lieux d’abreuvages nocturnes et de
baignades diurnes. Des pâturages réservés se remplissent de variétés ovines et
caprines du Golfe arabo-persique, ce qui permet quelques ébats et rencontres
entre les membres des tribus disséminées le reste de l’année entre Aden et
Doha. Les cousins et les cousines d’outre-mer réapparaissent pour participer à
la grande geste familiale, principalement des méga-mariages auxquels sont aussi
conviés quelques petits blancs en short kaki et chemise à fleurs. Voilà donc
l’ambiance générale dans cette garrigue déboisée qu’est le Liban, entre mer et
montagne, à la saison estivale. Il y a donc, à ce moment de l’année, à boire et
à manger, du mauvais et du bon, des inconvénients et des avantages.
Mais tout d’abord, quand commence l’été
?
D’un point de vue botanique, l’été
commence quand les jacarandas perdent leurs fleurs violette rue de Damas. Tout
d’un coup, le fond de l’air n’est plus si frais, mon cousin met l’air
conditionné sur la position Igloo, et, dix minutes après la douche matinale, on
sent une vague moiteur s’immiscer entre la colonne vertébrale et le bas de la
chemise, au niveau du duvet presque invisible qui remonte depuis la raie des
fesses (quoique... y en a qui ont la crinière de poney qui leur parcourt toute
l’échine). C’est aussi le moment où l’on croise quelques agité(e)s de la vie en
boîte qui circulent en ascenseur d’un étage à l’autre (où les croiser ailleurs
?) en s’éventant à grand renfort de commentaire climatique : « Yay ! il fait vraiment trop chaud... je vais mourir ! » Tel le brame du
cerf à la période du rut, voici donc le signal vocal soufflé par les bonnes
gens qu’une moindre augmentation de température et d’humidité met dans
l’incapacité mentale et achève mon vague espoir qu’il reste quelque chose à
sauver de l’espèce humaine, surtout celle qui broute son burger/salade
iceberg/coke-light en fumant des cigarettes dans une échoppe de
concept-cuisine franchisée avec deux Nigériens en combinaison bleue opérant la
serpillière entre les WC et le bar.
Au chapitre des inconvénients
saisonniers qui s’ajoutent aux plaisanteries existentielles dont nous
gratifient tout au long de l’année les gérants et les propriétaires du parc à
bestiaux libanais, l’été côté recto est particulièrement marqué par :
- la recrudescence d’urine enfantine et
de lotion solaire dans les bassins de rafraîchissement privés construits plus
ou moins illégalement sur la zone d’accès payant de la côte ;
- l’accumulation de miettes, de mégots,
de morceaux de frites graisseuses, de préservatifs usagés, de capsules de bière,
de bouteilles en plastique et d’autres reliques digestives que les pauvres, les
jeunes drogués, les gauchistes pro-palestiniens pas tout à fait amis du Hezbollah
et les homosexuels déposent dans le sable et sur les rochers de la zone d’accès
gratuit de côte qui a encore échappé à l’avidité des promoteurs immobiliers ;
- la hausse dramatique des coupures d’électricité
inversement proportionnelle à l’usage de l’air conditionné dans les hôtels et
les résidences à migrateurs du Golfe et d’ailleurs. Il faut dire que
l’agitation domestique dans les familles nombreuses ne favorise pas la
ventilation naturelle des corps adipeux, surtout lorsqu’ils sont pourvus d’une
fourrure à poils noirs, longs et drus.
Certes, la liste des inconvénients de la
saison estivale ne s’arrête pas là, mais il faut aussi reconnaître certains de
ses avantages :
- un grand nombre de nouvelles têtes
apparaissent de-ci de-là, preuve évidente que la pêche industrielle au filet dérivant
nécessaire à l’approvisionnement en sushi du bobo, le déboisement de la forêt
amazonienne pour cultiver du maïs transgénique qui servira à engraisser les
vaches du burger, les accidents nucléaires, les révolutions arabes, la fonte
des glaces et le changement climatique ne nuisent pas à la biodiversité. En
particulier celle des humanoïdes associés. L’été est donc la saison idéale pour
pratiquer les recensements des espèces et effectuer les mesures
anthropologiques (masse musculaire/masse adipeuse, tour de poitrine, présence
de silicone, présence du « camel
toe » lors du port du bikini ou du jean
slim, qualité de l’épilation, inventivité des french manucures, inventaire et estimation du coût des
accessoires dans les tenues, capacité à obtenir une table VIP au Momo,
endurance aux drogues diverses, la liste est infinie...) ;
- l’abondance des cérémonies précédant
l’accouplement officiel des mâles et des femelles entre juin et septembre est
l’occasion de ripailles arrosées collectives à répétition et de nouvelles
possibilités de trouver des partenaires sexuels pas trop décatis et disposés ;
- les grandes chaleurs du jour poussent le bétail hors de la ville,
en bord de mer ou en altitude, ou encore dans les étables dotées d’air
conditionné. Les horaires sont réduits. Les enfants sont en vacances. Les
rues se libèrent. Les hôteliers et les restaurateurs se frottent les
mains. Les vendeurs de parasols et les loueurs de bungalows aussi. Les
barmans spécialisés en cocktail se prostituent à prix d’or dans les bars
de plage et sur les toits de la ville transformés en boîte de nuit. Les
prostituées font du chiffre. L’alcool coule à flot. Les soirées
partouze-sniffette donnent vie aux villas de montagne et aux appartements
du centre-ville. Que du bonheur !
- ajoutez un petit conflit confessionnel, quelques attentats et/ou
une bonne guerre avec les voisins, tout le bar est à vous, le DJ ne passe
que vos morceaux favoris et les trois filles sous lexo rencontrée au bord
de la piscine sont prêtes à danser seins nus sur la table. Gratis.
L’été sous les bombes, c’est le rêve !
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